Ara mateix

Lluís Llach Lluís Llach

En ce moment

En ce moment, je file cette aiguille
avec le fil d'un but que je ne dis pas
et je me mets à raccommoder. Aucun des prodiges
qui annonçaient des thaumaturges illustres
ne s'est réalisé, et les années passent vite.
De rien à peu, et toujours avec le vent de face,
quel long chemin d'angoisse et de silences.
Et nous sommes où nous sommes ; mieux vaut le savoir et le dire
et poser les pieds sur terre et nous proclamer
héritiers d'un temps de doutes et de renoncements
où les bruits étouffent les mots
et avec de nombreux miroirs, nous déformons la vie.
De rien ne nous sert la nostalgie ou la plainte,
ni le ton de mélancolie désinvolte
que nous mettons comme un pull ou une cravate
quand nous sortons dans la rue. Nous avons à peine
ce que nous avons et c'est tout : l'espace d'histoire
concrète qui nous revient, et un minuscule
territoire pour la vivre. Levons-nous
debout encore une fois et que se fasse entendre
la voix de tous solennellement et clairement.
Crions qui nous sommes et que tout le monde écoute.
Et ensuite, que chacun s'habille
comme bon lui semble, et en avant !,
car tout reste à faire et tout est possible.

1

Pensons-la claire cette quiétude
qui répand tant de résonances inattendues ;
pensons-la claire et suggestive, qu'elle nous remplisse
l'espace concret d'en ce moment, l'espace
où il n'y a aucune surprise
et tout est vieux, et triste, et nécessaire.

Nous avons tourné la page il y a longtemps, et certains s'entêtent
a encore lire la même page.

2

Peut-être le secret est qu'il n'y a pas de secret
et ce chemin, nous l'avons fait tant de fois
que plus personne ne s'en étonne ; peut-être
il faudrait que nous rompions la routine
en faisant un geste démesuré, quelque
sublimité qui renverserait l'histoire.

Peut-être aussi, du peu que nous avons maintenant
nous ne savons pas en faire l'usage qu'il faut ; qui sait !

3

Très lentement tourne la roue
et passent des années, ou des siècles, jusqu'à ce que l'eau
monte au sommet le plus haut et, glorieuse,
proclame la clarté dans tous les domaines.
Très lentement descendent alors
les catoufols pour recueillir plus d'eau.

Ainsi s'écrit l'histoire. Le savoir
ne peut surprendre ni décevoir personne.

4

Trop souvent, nous tournons encore les yeux
et le geste trahit angoisse et défaillances.
La nostalgie, vorace, nous aspire le regard
et nous glace jusqu'à l'os du sentiment. De toutes
les solitudes, celle-ci est la plus sombre,
la plus féroce, et persistante, et amère.

Il convient de le savoir et il convient, d'autre part,
de penser à l'avenir lumineux et possible.

5

Qui sinon nous tous - et chacun à son tour -
pouvons créer depuis ces limites d'aujourd'hui
l'espace de lumière où tous les vents s'exaltent,
l'espace de vent où toute voix résonne ?
Publiquement et avec toute loi d'indices.

Nous serons ce que nous voulons être. En vain
nous fuyons le feu si le feu nous justifie.

6

Ni lieux ni noms ni espace suffisant
pour replanter la forêt, ni aucun fleuve
qui remonte son cours et nous élève le corps
au-dessus de l'oubli. Nous savons tous bien
qu'il n'y a pas de champ ouvert pour aucun retour
ni sillon en mer à l'heure du danger.

Mettons des signaux de pierre sur les chemins,
signaux concrets, de profonde plénitude.

7

Nous partagerons des mystères et des désirs
d'une racine très noble et secrète, dans l'espace
de temps que quelqu'un permettra que nous vivions.
Nous partagerons des projets et des inquiétudes,
plaisirs et peines avec une dignité extrême,
l'eau et la soif, l'amour et le désamour.

Tout cela ensemble, et plus, doit nous donner
l'aplomb secret, la clarté désirée.

8

En clé de temps et avec beaucoup de souffrance.
Voici comment nous pouvons gagner le combat
que depuis si longtemps nous livrons, intrépides.
En clé de temps et peut-être en solitude,
accumulant en chacun la force
de tous ensemble et la projetant dehors.

Sillon après sillon par mer chaque jour,
pas après pas avec la volonté de l'aube.

9

Ni aucun levant luxurieux, ni aucun
occident solennel. Mieux vaut savoir
qu'il n'y a pas de grands mystères, ni un oiseau
d'ailes immenses qui nous abrite ; rien
de tout cela que tant de fois ont proclamé
avec une voix mesquine de sombres devins.

Mettons la main sur la main et les années
conféreront dureté à chaque geste.

10

Nous avons préservé du vent et de l'oubli
l'intégrité de certains espaces, de certains projets
où nous nous voyions tous ensemble grandir et combattre.
Et maintenant, quel sombre refus, quelle paresse
gâche l'élan d'une fureur renouvelée
qui nous faisait presque désirer la lutte ?

Du fond des années, crie, tumultueuse,
la lumière d'un temps expectant et luxuriant.

11

Nous convertirons les silences en or
et les mots en feu. La peau de ce retour
accumule la pluie, et les efforts
effacent les privilèges. Lentement
nous émergeons du grand puits, heures après heures,
et non pas à l'abri de quelque malheur.

Nous convertirons la vieille douleur en amour
et nous la transmettrons, solennels, à l'histoire.

  1. L'estaca
  2. Abril 74
  3. El cant dels ocells
  4. Laura
  5. Adeu-siau
  6. El bandoler
  7. Amor particular
  8. Irene
  9. Al teatre
  10. Com un arbre nu
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